26 Déc Pessah
La bouche raconte
Pessa’h, parfaitement traduit par l’anglais Passover, signifie « passer par-dessus ». En effet la nuit précédant la sortie d’Egypte, l’Eternel frappa les premiers nés égyptiens et, passant par- dessus les maisons juives marquées du sang de l’agneau pascal, il les épargna. Cette nuit là, les enfants d’Israël célébrèrent le premier Séder de leur histoire.
Nos maîtres proposent une deuxième traduction du mot Pessa’h, en le décomposant en deux mots : « Pé » (la bouche) « Sa’h » (raconte). En effet la bouche apparaît comme l’organe de la fête de Pessa’h. C’est elle qui raconte dans le récit de la Hagada, l’histoire de la naissance du peuple d’Israël. Qui mieux que la bouche symbolise ou plutôt réalise les interactions entre l’homme et son univers. L’homme reçoit par sa bouche, les éléments nutritionnels lui permettant sa croissance et sa survie physique. C’est donc un organe essentiellement matériel, indiscutablement lié au corps. De plus la bouche, le palais, est le siège de l’un des sens, le goût, permettant une approche du Monde qui entoure l’homme.
Si la bouche comme « organe d’entrée » possède une vocation matérielle, comme organe de « sortie » elle devient véhicule de « spirituel ». La bouche et la langue sont les instruments de la parole, concrétisation d’une pensée en évolution. La bouche est donc au carrefour de l’homme et du reste de la création, et possède une double vocation, apparemment paradoxale d’être outil de vie matérielle, et instrument de construction spirituelle.
Beaucoup pensent qu’il est important de se référer tout au long de sa vie à des valeurs éthiques universelles où le respect et le dialogue avec autrui sont essentielles. La Torah ne le dément pas, bien au contraire, elle considère qu’un homme doit faire attention à ce qui sort de sa bouche. « Chemirat Halachone », « garder sa langue » est le titre d’un célèbre ouvrage du grand rabbin de Lithuanie, le ‘Hafets ‘Haïm, définissant les grandes règles permettant d’éviter le Lachone Hara’, « la mauvaise langue ». La parole d’un homme le définit éthiquement et socialement, et il est important que celle-ci soit le fruit d’une réflexion s’inscrivant dans un projet.
A Pessa’h, la bouche raconte la Hagada, la sortie d’Egypte, événement fondateur du peuple juif. La bouche enseigne a ux générations futures, aux enfants, l’importance de nos racines et la nécessité de poursuivre sans cesse, malgré les obstacles, l’œuvre grandiose de nos pères. La bouche sait trouver le langage pédagogique et adapté à chaque individu, symbolisé par les enfants de la Hagada :
– au sage on enseigne la nécessité d’ag pour l’impie, on utilise un langage provocateur pour susciter une réelle « remise en question ».ir pour comprendre (Naassé Venichma’, nous ferons et nous comprendrons).
– au simple, on expliquera les choses clairement sans détours intellectuels.
–on devancera celui qui ne sait pas poser des questions en lui démontrant que malgré son ignorance, sa timidité, son handicap, il a aussi sa place, son importance et son rôle à jouer dans la formidable épopée du peuple juif.
La bouche raconte, transmet et permet la formidable continuité des générations. Elle matérialise les développements de la pensée. Participant à la formulation de la réflexion, le langage s’associe à la construction de l’esprit. La bouche dans l’étude permet aussi de faire jaillir des textes révélés de la Torah, un sens à l’histoire de l’homme. Noble fonction que celle de la bouche dans sa position de « sortie » c’est-à-dire d’organe de communication de l’Homme vers le monde extérieur.
Toutefois, la bouche se présente aussi comme organe vital « d’entrée » c’est-à-dire de la fonction de nutrition. Ici on ne s’attend pas du tout à une quelconque spiritualité ! Grave erreur ! Pour la Torah, il y a même au cœur de la matière, des étincelles de spiritualité. Ce que l’homme ingère permet de définir son identité ! Les lois de la Cacherout n’ont a priori aucune connotation hygiénique, « Soyez saints car je suis saint moi l’Eternel votre D.ieu » (Lévitique XIX, 2). Consommer tel aliment ou s’abstenir de tel autre, c’est définir un cadre pour sa propre identité, mais c’est aussi inclure dans son corps des éléments compatibles avec son essence spirituelle. Dites-moi ce que vous mangez, je vous dirai qui vous êtes !
Si nous nous contentions de ne faire que le récit de la sortie d’Egypte la nuit de Pessa’h, nous n’aurions pas accompli la Mitsva du Séder et aussi profondes que puissent être notre étude et notre réflexion, celles-ci risqueraient d’être vaines. Tout celui qui n’a pas consommé la Matsa, pain azyme et le Maror herbes amères (ainsi que l’agneau Pascal au temps du Temple de Jérusalem) n’a pas accompli sa Mitsva de Pessa’h.
Réfléchir, dialoguer, c’est très bien, mais sentir, palper, appréhender le goût, consommer, vivre réellement avec des sensations diverses la sortie d’Egypte, c’est encore mieux. Le rite est le véhicule du sens et des valeurs à travers les générations. Sans le rite, ils ne pourraient traverser l’Histoire, c’est le rituel qui permet aussi un vécu sur l’instant du message qu’il porte.
La Matsa ou pain de liberté surprend par son goût fade. La simplicité de sa composition : farine, eau sans adjuvant extérieur, rappelle que l’homme réellement libre est celui qui se tourne vers son essence véritable, qui s’enracine dans sa propre identité sans emprunts d’habits identitaires qui lui sont étrangers. Le ‘Hamets, la levure est cet élément extérieur qui fait gonfler le pain et n’apporte finalement dans sa composition, que de l’air. Prenons garde à ne pas nous « gonfler » de néant et à ne pas devenir un être fier du vide qui l’emplit oubliant ses racines juives !
Le Maror, c’est l’amertume de nos frères persécutés, que nous devons partager. C’est aussi notre propre amertume, fruit de notre insatisfaction permanente. En effet, il existe un décalage entre les désirs profonds de notre âme, nos aspirations grandioses et la vie réelle que nous menons faite parfois de petites mesquineries. Cette amertume est le Métsar (étroitesse) dérivé du mot Mitsraïm (Egypte).
Nous sommes nous aussi quelque part en exil de nous-mêmes. Pessa’h doit être le temps de notre propre libération c’est-à-dire de notre retour vers notre identité. Hillel, dans la Hagada, propose de manger la Matsa et le Maror ensemble; un sandwich appelé Koré’h. Rabbi Yehouda Aryé Loeb de Gour explique que les deux éléments sont intimement liés, c’est pourquoi Hillel exige de les consommer ensemble. Le Maror est l’amertume, véritable sensation physique d’une prise de conscience d’un Exil par rapport à notre véritable personnalité et la Matsa est le début de la recherche de nos racines par l’élimination d’éléments extérieurs. Ce sont les deux étapes indispensables sur le chemin de notre liberté. Il reste le Korbane Pessa’h, l’agneau Pascal. Il sera consommé lorsque le Temple sera reconstruit à Jérusalem. Alors le goût exquis de la viande de l’agneau sera une apothéose pour le peuple juif ayant franchi les obstacles de l’Histoire et entrant dans une nouvelle période de liberté et d’harmonie. Mais ceci est une autre histoire, celle de la libération aux temps futurs.
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