13 Jan L’art de la guerre et la Bible
Auteur:CG2 Jean – François
L’article reproduit a été rédigé en 1996 par le Commissaire Général J.F alors qu’il était Commissaire Principal et stagiaire du Collège interarmées de Défense (CID, aujourd’hui l’Ecole de Guerre). Avec ses 22 ans d’âge, il lui fait sûrement défaut d’une part d’actualité. Mais il a peut-être aussi une part d’éternité ne serait-ce que pour susciter des lecteurs les mises à jour nécessaires, dans un monde toujours plus en guerre et que la réflexion stratégique doit assurément accompagner.
« L’Eternel est un » (Deutéronome 6 ;4)
Nul n’est prophète en son pays. Les images ou préceptes bibliques sur la prévention des crises ou la conduite de la guerre sont relativement peu connus. L’Art de la guerre de Sun Tsu est sûrement plus cité que l’un de nos textes fondateurs. Je me propose donc, à titre didactique, de rassembler différentes références bibliques appliquées à la stratégie et à la tactique.
Après avoir vu les sources principales, je m’attacherai à présenter sans prétention d’exhaustivité ni d’exégèse quelques principes militaires. Enfin je tenterai d’analyser quels Etats semblent appliquer ces principes dans l’action militaire et la réflexion sur la Défense.
I.LES SOURCES
Il est délicat voire antinomique de rechercher dans la Bible des préceptes guerriers. La Bible (la Torah des Hébreux) est bien sûr avant tout un texte religieux. Ce texte présente trois apports fondamentaux pour les civilisations : le monothéisme, le refus du sacrifice humain et le développement d’une conscience individuelle et humaine. Ce n’est pas sous l’angle religieux que je souhaiterais aborder ces textes. Je les envisagerai dans leur caractère historique (l’historicité opposée à la Révélation) pour les appréhender comme un cycle littéraire national et pluriséculaire ; ce cycle aborde tous les aspects de la vie des hommes (droit, médecine…) ; je m’attacherai au thème de la prévention et de la conduite de la guerre.
La Bible peut d’abord apparaître en soi comme une œuvre géopolitique : un peuple est élu, une terre lui est promise (les Prophètes certes « immatérialiseront » et rendront universel l’Etat-Nation des premiers temps). Par ailleurs les différents livres de l’Ancien Testament[1] (notamment les Rois ou les Prophètes) contiennent des récits de conflits : la conquête militaire de Canaan par Joshué est le récit d’une campagne ; le combat singulier de Goliath et de David est une parabole bien connue de la technologie opposée à la force fière et brutale. Le meurtre du Général Holopherne par Judith de Béthulie est considéré par Alvin Toffler (Guerre et contre-guerre, 1991) comme la première action commando qui donne la victoire sans bataille ni guerre totale. Enfin les Prophètes analyseront la victoire puis la défaite de Babylone en distinguant les niveaux tactiques et stratégiques.
II. TROIS PRINCIPES
Premier principe: le primat de l’intelligence
« Ce n’est ni par la force ni par le nombre mais par l’intelligence que je vaincrai a dit le Seigneur des Armées«
La guerre apparaît tout d’abord comme un exercice intellectuel. Le combat s’il doit avoir lieu doit être précédé de l’analyse du rapport de force comme d’une connaissance de l’adversaire. Dans ces conditions, la violence n’est ni une idéologie sublimée ni une fin en soi. Elle n’est qu’un outil au service de l’esprit et du raisonnement. Le nombre n’est pas non plus considéré comme un facteur déterminant. Il s’agit du nombre démographique : l’arme démographique ne donne pas systématiquement la victoire (Un seul d’entre vous en chassera dix-mille). Il faut aussi comprendre le nombre comme la quantité opposée à la qualité. A la logique de la question « combien de divisions ? » il est préféré une logique technologique de l’arme « intelligente » bien mise en évidence par Alvin Toffler dans le livre déjà cité.
Aujourd’hui l’intelligence de la bataille (intelligence au sens latin ou anglais du terme qui signifie compréhension) comprend le renseignement (stratégique et tactique), la planification opérationnelle (effort de prévision) et la recherche technologique.
Deuxième principe: le principe de l’éthique
« Cherchez le bien et non le mal, alors le Dieu des Armées sera auprès de vous » (Genèse).
L’Ancien Testament dans la méthode logique cultive fréquemment deux types de raisonnement : d’une part, le célèbre paradigme « Si…Alors… » et d’autre part, le paradoxe. Dans le paragraphe précédent était déjà mis en avant un paradoxe : la guerre est avant tout une affaire intellectuelle.
Le souci de l’éthique dans le conflit révèle un second paradoxe. La première chose à faire dans la guerre est de respecter l’éthique : alors à terme sera obtenue la victoire.
- Absence d’éthique et défaite militaire : le cynisme inopérant des totalitarismes
La fin du XXème siècle témoigne (à la surprise heureuse des démocraties) du cynisme inopérant des totalitarismes. N’avoir à respecter ni préceptes moraux, ni opinion publique, ni média peut paraître un avantage terrible aux premières heures du combat. Mais sur le long terme, le cynisme se perd dans le volontarisme idéologique de la fraction dirigeante alors même que les « faits sont têtus ». Ce sont les totalitarismes qui se sont déconnectés du réel (en économie comme en stratégie) et non pas les démocraties.
Les sociétés totalitaires ou dictatoriales éliminent le sentiment de cohésion sociale : des officiers politiques surveillent les combattants dont l’attachement et la motivation sont donc sujets à caution. L’initiative individuelle du soldat n’est pas sollicitée (« l’initiative heureuse est pour le soldat russe moins récompensée que n’est punie la désobéissance » – E. Luttwak, « Le paradoxe de la stratégie », 1989). Le système C4I (Commandement, contrôle, communications, computation et Information) ne peut se plaquer sur une société totalitaire qui ne cultive ni le dialogue ni la transparence des données.
Les sociétés figées ne peuvent assumer les paramètres sociaux des armées modernes (dialogue hiérarchique fluide, opérateur disposant d’un bon niveau d’instruction). L’historien britannique Arnold Toynbee (The Study of History, 1922, réédition française 1988 avec préface de Raymond Aron) cite la réflexion de Méhémet Ali sur les Armées modernes qu’il ne peut vaincre pour des raisons sociologiques : pour obtenir ce type d’armée, il lui faudrait revoir l’éducation scolaire, la médecine, les rapports hiérarchiques et donc modifier finalement en profondeur la société pour modifier son armée.
- La règle de comportement : éthique et efficacité militaire
Le souci éthique présente ainsi des intérêts dont nous n’avons pas toujours conscience. Le respect du pluralisme permet d’abord le débat donc la maïeutique de l’intelligence. Il facilite la circulation de l’information sur la chaîne hiérarchique. Le respect d’un certain nombre de valeurs assure ensuite la cohésion sociale (donc l’adhésion du citoyen-soldat). Le respect des principes de la guerre enfin ne pousse pas l’ennemi au désespoir et lui laisse une porte de sortie au conflit.
Troisième principe: la vision historique du conflit
La vision biblique de la guerre n’est pas une vision de l’instant (la bataille) mais une perception historique du conflit (niveau stratégique) avec l’assurance que par-delà l’antagonisme existent toujours des invariants dans l’Histoire. Cette vision historique indique que l’agresseur finit toujours par perdre et que l’Etat qui refuse la logique de la guerre doit développer le renseignement et la capacité de contre-surprise voire de deuxième frappe.
- La règle d’engagement: le refus de l’engagement des hostilités
« Babylone quand tu auras dévasté, alors on te dévastera » (Prophètes).
(Nota. Comprendre : Babylone quand tu auras détruit Jérusalem, alors tu auras détruit par les Perses. A rapprocher du Nouveau Testament : « Qui se sert de l’épée périra par l’épée »)
La Bible, véritable livre d’histoire des civilisations antiques, note que dès qu’un Etat cherche dans la conquête la résolution de ses difficultés internes, il est perdu. La logique de guerre se retourne contre l’agresseur soit par une contre-offensive externe soit par une implosion interne. L’URSS s’est épuisée à entretenir dans un état d’alerte avancée ses unités notamment en Allemagne de l’Est : l’effort considérable (peut-être 14% du PIB au profit de la Défense) n’a pas permis à l’économie globale de prendre un rythme de croissance suffisant.
- La nécessité de la contre surprise
« La fin des jours ne peut être que la réalisation du Bien » (Prophètes)
La contrepartie du principe de non-agression doit pourtant être bien prise en compte par les démocraties. Ces dernières doivent se doter des moyens de prévention des conflits (Renseignement) et développer une capacité de contre-surprise (deuxième frappe et défense conventionnelle) voire de rétorsion contre un perturbateur (capacité de projection, opération commando sur des « niches » technologiques décrites par Alvin Toffler dans « Guerre et contre-guerre » déjà cité).
Si les capacités de contre-surprise n’ont pu fonctionner, une profondeur stratégique doit être recherchée pour organiser la riposte. A l’exode biblique, il faut peut-être aujourd’hui substituer la profondeur stratégique des océans. De l’océan peut venir l’ultime riposte contre l’agression. On peut ainsi noter que la France par la composante sous-marine de sa dissuasion nucléaire est devenue en géopolitique, une puissance maritime face aux Etats continentaux.
III. L’application des principes
- Les pays de la destinée manifeste
[…] Les armées anglo-saxonnes s’inspirent aussi souvent des principes bibliques dans la prévention des crises et la conduite de la guerre. Les accents Churchilliens du Bien intelligent contre le Barbare violent comme le discours de Mac Arthur lors de la capitulation japonaise participent de la même logique : bien que n’ayant pas pris l’initiative de l’agression, les démocraties l’emportent car elles privilégient les qualités du long terme (intelligence libre, éthique déterminée et supérieure).
- Les démocraties libérales
Les démocraties appliquent sûrement ces principes. Aussi ont-elles donné tout au long du XXème siècle l’image paradoxale de précarité et de durée. Elles ont donné à la fois l’image de l’extrême fragilité (dans les années 1930 et 1970) en refusant la logique de la violence. Elles ont pourtant gagné sur le long terme en développant leur capacité de riposte (1940-1945) ou de vigilance (1948-1989).
Conclusion
Loin d’être d’une application théologique lointaine, les préceptes bibliques semblent pouvoir conseiller la politique de défense et la réflexion sur la prévention des conflits. Il apparaît que ces principes peuvent utilement inspirer les démocraties libérales : les sociétés démocratiques doivent donc jouer sur leurs atouts politiques (adhésion des citoyens) et universitaires (capacité de recherche fondamentale et appliquée) pour imposer aux états totalitaires un concept de guerre de haute-technologique conduit par une armée à forte plus-value intellectuelle.
Les démocraties ne prenant pas l’initiative de l’agression doivent impérativement développer dans un souci de vigilance, tous les outils du renseignement (observation satellites, reconnaissance, analyse) de contre-surprise (mobilité stratégique et tactique) et de gestion des crises (forces prépositionnées). Si l’agression a lieu néanmoins, seuls le concept et les moyens d’une posture permanente de sûreté (conventionnelle et nucléaire) peuvent préparer la résistance ultime. Refusant essentiellement la logique de la guerre nous devons développer le réflexe de la prévention. Nous sommes comptables devant les générations à venir d’une bonne analyse des menaces et d’un choix judicieux des moyens car la défaite ou la victoire de demain trouvent leur origine dans les choix ou les non-choix du présent.
« Le début témoigne déjà de la fin et la fin témoignera un jour du début » (Psaumes).
Paris, le 15 mai 1996
[1] L’Ancien Testament (expression utilisée dans la tradition chrétienne) désigne la Bible pour la tradition juive (également appelée Bible hébraïque)
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